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Produire des logements abordables ne se résume pas à contraindre une part de l'offre : c'est aussi comprendre, dans chaque marché local, quelles filières de production produisent naturellement une offre accessible, et sécuriser leur déploiement.
Le logement abordable est souvent abordé sous l'angle des dispositifs qui le rendent possible : logement locatif social, accession sociale encadrée, montages juridiques et financiers correcteurs de marché. Ces outils interviennent toutefois sur une part résiduelle de la production de logements, par nature difficile à généraliser à l'échelle d'un territoire tout entier.
Villes Vivantes propose un angle complémentaire : celui des processus de production eux-mêmes. Certaines filières produisent, sans dispositif particulier, une offre structurellement moins coûteuse que d'autres. Comprendre pourquoi, et où, est une condition pour bâtir une stratégie locale de production de logements abordables qui ne repose pas uniquement sur la contrainte réglementaire ou la subvention.

Un logement abordable ne se définit pas dans l'absolu : il se définit toujours relativement au niveau de prix constaté sur le marché local, et à la capacité financière des ménages qui y résident ou souhaitent s'y installer. Un même prix de sortie peut relever de l'abordable dans une métropole tendue et de l'inaccessible dans un territoire détendu. Cette relativité impose de fonder toute politique de logement abordable sur une connaissance fine et actualisée du marché local, plutôt que sur des seuils nationaux forfaitaires.
Hausse des coûts des matières premières, de l'énergie et de la main-d'œuvre, renforcement des normes environnementales, complexité croissante des chantiers en milieu dense, retour des taux d'emprunt à des niveaux normaux : en 2025, le budget médian des Français pour se loger en accession s'établissait à 2’500 €/m² — un chiffre qui rejoint presque exactement le coût de construction d'un m², lui aussi de l'ordre de 2’500 €. Autrement dit, la moitié des Français n'a plus le budget pour couvrir à la fois le foncier, son aménagement, et les frais et marges des opérateurs.
Or une opération de promotion immobilière, avec des coûts de construction à 2’500 €/m², n'est viable que si son prix de commercialisation atteint ou dépasse 4’000 €/m² (retours de terrain des promoteurs, 2024-2025). Seuls 6 % du territoire français présentent un prix médian dans l'ancien supérieur à 3’000 €/m². Sur plus de 90 % du territoire, le modèle économique de la promotion immobilière n'est donc plus viable pour porter l'accession à la propriété.
La disponibilité foncière ne suffit pas à garantir la production de logements abordables. Dans la Communauté Urbaine Creusot Montceau, territoire en décroissance démographique, près de 40 % des terrains à bâtir créés en lotissement depuis 2010 restent sans acquéreur. La cause n'est pas le prix du foncier — plutôt orienté à la baisse — mais l'augmentation continue, depuis 2017, du coût de revient de l'aménagement, de la viabilisation et de la commercialisation des lots.
En secteur détendu, l'étalement urbain se heurte au mur des prix bien avant de se heurter au mur du ZAN.
Ce constat déplace l'enjeu : produire du logement abordable suppose de raisonner sur les processus de production et leurs coûts propres, indépendamment de la seule question de la mobilisation foncière. Une filière peut disposer de foncier disponible et rester, malgré tout, incapable de produire une offre accessible aux ménages du territoire.
La production de logements neufs en France repose sur la coexistence de deux grandes familles de filières : l'auto-promotion (le maître d'ouvrage est l'occupant ou l'exploitant du bien) et la promotion immobilière (l'acquéreur achète un bien déjà construit). L'auto-promotion représente, selon les années, entre un tiers et la moitié des logements autorisés en France depuis les années 1980 : une singularité par rapport au Royaume-Uni (environ 5 % de la production) ou aux États-Unis (environ 15 % en 2014).
Cette dualité, garante d'une diversité de produits et de cibles de ménages, est aujourd'hui fragilisée par la hausse des coûts de construction et des taux d'intérêt, et par la raréfaction du foncier mobilisable en extension urbaine dans un contexte de sobriété foncière. En maintenir les conditions d'exercice est un enjeu de politique de l'habitat à part entière — c'est l'objet des deux parties suivantes.
Pour agir efficacement, encore faut-il pouvoir mesurer ce qui, dans la production réelle d'un territoire, relève ou non de l'abordable. Villes Vivantes a développé et déployé, sur 180 territoires d'étude entre 2016 et 2026, une méthode d'analyse des filières de production du logement, fondée sur le traitement des fichiers fonciers et des Demandes de Valeurs Foncières retraités par le CEREMA.
La méthode divise la production de logements neufs d'un territoire en six à dix catégories, regroupées en deux grandes familles : auto-promotion et promotion immobilière. Le repérage s'appuie sur la géolocalisation des logements à deux échelles : celle de l'unité foncière, qui distingue la maison individuelle de la maison individuelle groupée et du collectif, et celle de la parcelle mère, qui permet d'isoler le lotissement des divisions parcellaires. Cette classification, réalisée à l'échelle de la parcelle, est ensuite recalée par contrôle expert sur photographies aériennes.
Les logements ainsi classés sont croisés avec les transactions issues des Demandes de Valeurs Foncières : jointure au niveau du local pour la promotion immobilière (biens finis ou VEFA), jointure au niveau du foncier pour l'auto-promotion, le prix du terrain étant additionné à un coût de construction moyen puis rapporté à la surface habitable. Chaque territoire d'étude obtient ainsi un prix de sortie par filière, cartographiable et comparable dans le temps.
Une répartition spatiale contrastée. La promotion immobilière se concentre dans les secteurs les plus centraux et les plus coûteux, y compris dans les marchés les plus tendus — Loire-Angers, Pau Béarn Pyrénées, Clermont Auvergne Métropole, Grand Chambéry, La Rochelle en offrent chacun une illustration. L'auto-promotion, elle, se diffuse dans l'ensemble des secteurs d'un territoire.
Un écart de prix constant entre filières. Selon les territoires, l'écart de prix médian au m² entre auto-promotion et promotion immobilière s'établit entre 500 € et 1’500 €/m² au sein d'une même aire urbaine — un écart qui a tendance à s'accroître dans les marchés les plus tendus.
Un écart qui persiste au sein d'un même sous-marché. C'est l'enseignement le plus contre-intuitif : dans la métropole Aix-Marseille-Provence, une fois le territoire découpé en quatre niveaux de marché homogènes, l'écart de prix entre auto-promotion et promotion subsiste — de l'ordre de 12 % (500 €/m²) dans les secteurs intermédiaires abordables, jusqu'à 20 % (900 €/m²) dans les secteurs intermédiaires plus coûteux.
L'écart de prix entre les filières de production du logement est supérieur à l'écart de prix entre les secteurs géographiques du territoire.
Cette persistance invalide l'hypothèse d'un simple ajustement des prix de sortie par le foncier : les filières s'adressent, au sein d'un même marché, à des segments de demande distincts. Il en découle une implication méthodologique et opérationnelle forte : plutôt que de chercher à contraindre l'un ou l'autre modèle économique à se diversifier, une stratégie d'offre abordable gagne à ajuster le volume de droits à bâtir dévolu à la filière qui produit déjà, structurellement, l'offre déficitaire.
La même rigueur méthodologique s'impose lorsqu'il s'agit d'évaluer les apports du parc existant à l'offre disponible — remise sur le marché de logements vacants, transformation de résidences secondaires en résidences principales. Ces flux, souvent mis en avant comme des gisements de logements « nouveaux », doivent être mesurés en solde net des entrées et des sorties, et non sur leurs seules sorties observées une année donnée.
Dans la métropole Aix-Marseille-Provence, l'analyse en solde net montre que la vacance structurelle a en réalité augmenté de 1’950 logements entre 2023 et 2024, et que le passage de résidences secondaires en résidences principales n'a généré que 311 résidences principales supplémentaires nettes — loin des soldes bruts parfois mis en avant. L'offre supplémentaire disponible pour répondre aux besoins reste, sur ce territoire, produite à 67 % par la construction neuve.
Cette exigence de méthode conditionne directement la qualité du diagnostic préalable à toute stratégie de logement abordable : surestimer les gisements du parc existant conduit à sous-dimensionner l'effort de production neuve réellement nécessaire.
L'analyse des filières met en évidence une distinction plus opérante que la forme architecturale du logement produit : celle du mode opératoire de production.
En filière longue, un acteur unique, le promoteur, produit en une seule opération un grand nombre de logements et en assure la commercialisation. En filière courte (ou filière diffuse), la production du même volume de logements implique autant de projets que d'acteurs distincts : c'est le mode de production des échoppes bordelaises, par exemple. La distinction ne recoupe pas celle de la forme urbaine — maison individuelle ou collectif peuvent relever de l'une ou l'autre filière — mais celle du nombre d'acteurs et du degré de délégation de la maîtrise d'ouvrage.
On distingue schématiquement quatre scénarios, du plus court au plus long : l'auto-promotion en diffus, l'auto-promotion en lotissement, la promotion immobilière en diffus, et la promotion immobilière en opération d'aménagement.

L'expérience de Villes Vivantes sur des territoires métropolitains, dynamiques, à revitaliser ou ruraux montre que la filière longue ne s'implante durablement que sur les marchés métropolitains les plus tendus. Trois obstacles limitent, ailleurs, les économies d'échelle qu'elle est censée produire :
À La Rochelle, où filières courte et longue coexistent, l'écart de prix médian au m² entre les catégories de production est net :
Si l'on retient un seuil d'abordabilité de 2’500 €/m² sur ce territoire, un seul logement sur cinq produits y répond — et ils sont tous issus de la filière courte. À Pau Béarn Pyrénées Agglomération, une étude menée par Villes Vivantes montre par ailleurs que la filière diffuse produit une diversité de surfaces et de prix plus importante que l'auto-promotion en lotissement, en s'adaptant mieux aux contraintes individuelles des ménages.

À Grenoble Métropole, 12 % de la production annuelle de logements — 270 logements par an entre 2012 et 2016 — relevaient de l'abordable, réparti en trois tiers à peu près égaux entre filière diffuse, filière longue avec dispositifs d'aide encadrés (PSLA notamment), et filière longue sans dispositif. Les ressources publiques y étaient pourtant exclusivement mobilisées en soutien de la filière longue.
Cette asymétrie tient moins à un choix stratégique qu'à une différence de coût administratif : il est plus simple d'instruire et d'autoriser un lotissement de cinquante logements que cinquante projets individuels distincts. Sécuriser la production en filière courte suppose donc un accompagnement dédié, capable de fiabiliser dans le temps un mode de production par nature plus fragmenté.
C'est l'objet de l’engagement de Villes Vivantes depuis 2013 : outiller les collectivités pour mobiliser tout le potentiel de la filière courte sur leur territoire. À Périgueux, cet accompagnement a permis d'engager la réalisation de 250 logements en 60 mois, dans une ville où la production de logements abordables en filière courte était jusqu'alors inexistante.