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Pourquoi la densification douce s'impose, quels verrous freinent encore sa généralisation, et quelles approches Villes Vivantes déploie pour les lever.
La loi Climat et Résilience du 22 août 2021 a fixé l'objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) à l'horizon 2050, avec une étape intermédiaire de réduction de moitié du rythme de consommation d'espaces sur la décennie 2021-2031 par rapport à la décennie précédente. Cette trajectoire, que les SRADDET puis les SCoT et les PLU(i) doivent décliner territorialement, a fait de l'inventaire des capacités de densification et de mutation des espaces bâtis une pièce obligatoire du rapport de présentation, au titre de l'article L.151-4 du Code de l'urbanisme. Le Conseil d'État a d'ores et déjà censuré des PLU dont ce diagnostic était jugé insuffisamment étayé, ce qui place la robustesse de cet inventaire au cœur de la sécurité juridique des documents d'urbanisme.
Ce cadre légal ne dispense pourtant aucune collectivité de sa responsabilité d'accueillir de nouveaux habitants, de nouvelles activités et les équipements nécessaires à son développement. La réponse ne peut donc plus reposer sur la seule ouverture de nouvelles zones à urbaniser : elle suppose de mobiliser en priorité le potentiel du tissu urbain déjà constitué (dents creuses, divisions parcellaires, sous-densité pavillonnaire, friches, surélévations, locaux vacants) et d'objectiver ce potentiel avec la même rigueur que celle qu'exige désormais le contrôle de légalité. Pour de nombreuses collectivités, la tension entre leurs objectifs d'accueil résidentiel et les contraintes du ZAN, qui restreignent l'ouverture de nouvelles zones à l'urbanisation, constitue d'ailleurs le déclencheur direct de leur engagement dans une démarche BIMBY-BUNTI : une réponse concrète à ce qui serait sinon une impasse réglementaire et foncière.
L'étalement urbain n'est pas seulement coûteux en foncier naturel, agricole et forestier : il constitue également un processus onéreux pour les finances locales, en allongeant les linéaires de réseaux et de voirie à entretenir pour un nombre d'habitants desservis par mètre linéaire plus faible qu'en tissu dense. La densification des secteurs déjà équipés permet à l'inverse d'amortir des infrastructures existantes, souvent sous-utilisées, sans faire porter à la collectivité le coût complet d'une nouvelle desserte.
Cette réponse relève par ailleurs d'une filière de production bien identifiable, dite « filière courte » : des maîtres d'ouvrage habitants font construire directement auprès de professionnels locaux — architectes, constructeurs, artisans —, à des coûts optimisés et sans intermédiaire promoteur. Cette filière coexiste avec la filière longue de la promotion immobilière classique et du lotissement, dont le modèle économique impose un niveau minimal de prix de marché pour rester viable. La densification douce accompagnée apporte ainsi le plus de valeur ajoutée précisément là où la filière longue n'intervient plus, ou n'intervient plus qu'à la marge, faute de rentabilité suffisante.

De nombreux quartiers pavillonnaires ont connu leur occupation maximale au moment de leur mise en service, avant de perdre progressivement des habitants à mesure que les ménages fondateurs vieillissent, que les enfants quittent le foyer et que la taille des ménages diminue. Ces secteurs, pourtant parmi les mieux équipés du territoire en réseaux, en écoles et en commerces, hébergent aujourd'hui une population souvent inférieure à leur capacité d'accueil initiale.
Une enquête de l'Insee publiée en juillet 2025 a révélé qu'une résidence principale sur quatre compte au moins trois pièces inutilisées en France, soit environ 7,6 millions de logements concernés, dont un peu plus de 7 millions de maisons, majoritairement occupées par des couples ou des personnes seules de 60 ans et plus. Ces logements sous-occupés constituent, aux côtés des logements vacants — 8 % du parc selon l'Insee, soit environ 3 millions de logements —, le contingent principal permettant de créer une offre nouvelle sans consommer de terre naturelle ou agricole. Il est d'ailleurs, de façon contre-intuitive, souvent plus simple de transformer un bien sous-occupé en accompagnant son propriétaire dans un projet BIMBY ou BUNTI que de faire sortir un logement vacant de sa vacance.
Mobiliser ce double gisement, ce n'est donc pas seulement produire une partie de l'offre de logements dont le territoire a besoin : c'est aussi valoriser des secteurs déjà équipés plutôt que d'en créer de nouveaux, et redonner à la collectivité une ressource fiscale via la taxe d'aménagement perçue sur les nouvelles surfaces créées et les taxes foncières additionnelles générées par la valorisation du bâti existant.
Les grands projets de logement suscitent une sensibilité très forte de la part des riverains, cristallisant souvent des oppositions déterminées dès lors qu'un nombre important de logements se concentre en un même lieu. La densification douce inverse cette équation : la production de cent logements répartis en une centaine de petits projets, disséminés dans le tissu existant et portés par les propriétaires eux-mêmes, rencontre une acceptabilité sociale bien supérieure à celle d'un unique programme de cent logements concentrés sur un site.

L'expérimentation de Périgueux, première commune à avoir déployé un service d'accompagnement opérationnel BIMBY, illustre bien l'enjeu de cette résilience. Confrontée à une perte de près de 8 000 habitants depuis la fin des années 1960 et à de fortes contraintes foncières (zones inondables, terres agricoles protégées), la ville a fait de la densification douce accompagnée l'un des piliers de sa stratégie de reconquête démographique. Entre 2016 et 2021, l'accompagnement de Villes Vivantes y a permis d'imaginer, de concevoir et de faire autoriser 250 projets de logements nouveaux, portés par les propriétaires eux-mêmes, dont les chantiers sont aujourd'hui en cours ou achevés. À Morlaix Communauté, l'opération BIMBY-BUNTI a suscité l'intérêt de près de 800 porteurs de projets, dont plusieurs centaines ont d'ores et déjà abouti.
Cette multiplicité de petits projets confère à la démarche une résilience que les opérations classiques ne possèdent pas : que l'un des porteurs de projet abandonne ou rencontre des difficultés ne remet nullement en cause l'ensemble de l'opération, ni la production de logements des centaines d'autres ménages engagés en parallèle. Un immeuble de cent logements concentre à l'inverse l'intégralité du risque sur un projet unique : un seul aléa — foncier, financier, contentieux ou technique — suffit à compromettre la totalité de l'offre programmée. La densification douce répartit ainsi le risque opérationnel à la même échelle que le risque social qu'elle atténue déjà par sa forme diffuse.

La généralisation de la densification douce se heurte cependant à des obstacles récurrents, que l'expérience accumulée par Villes Vivantes depuis les premières expérimentations BIMBY, et systématisée depuis dans ses études préopérationnelles, a permis d'identifier précisément.
À la différence d'une opération d'aménagement classique, la collectivité n'a pas la main sur la décision de construire : chaque propriétaire détient un patrimoine différent, avec des objectifs, des contraintes familiales et des moyens qui lui sont propres. Le potentiel de densification douce d'une parcelle ne dépend en réalité que marginalement de ses caractéristiques physiques (sa taille, sa forme, son exposition) mais avant tout des événements de vie de ses occupants : naissance, départ des enfants, perte d'autonomie, divorce, projet professionnel, financement d'études ou entrée en établissement spécialisé.
Cette hétérogénéité se double d'une hétérogénéité territoriale : un cadre de vie à forte proportion de propriétaires de plus de 70 ans disposant de grandes surfaces résiduelles de jardin présente un potentiel BIMBY très différent de celui d'un faubourg dense majoritairement locatif, où c'est plutôt la requalification BUNTI du bâti existant qui constitue l'enjeu central. C'est cette double dimension, intime dans les motivations, contrastée dans sa répartition territoriale, qui explique qu'une somme de décisions individuelles ne puisse jamais être pilotée comme un projet d'aménagement unique, aussi désirable que puisse être son résultat agrégé pour le territoire.

Le règlement d'urbanisme constitue un deuxième verrou, à double tranchant. Lorsqu'il autorise trop largement les évolutions du tissu constitué sans encadrement suffisant, il laisse place à des formes de densification mal maîtrisées, susceptibles de heurter le voisinage et de se traduire par des difficultés techniques bien réelles : saturation des réseaux, insuffisance des équipements, gabarits mal insérés. Le cas le plus fréquent est cependant inverse : des règles conçues à l'origine pour d'autres enjeux finissent, par leur cumul, par bloquer involontairement des projets pourtant souhaitables (distances minimales aux limites séparatives, règles de stationnement dimensionnées pour du logement neuf, gabarits imposés inadaptés au parcellaire existant, coefficients d'emprise au sol trop restrictifs, ou encore zones à urbaniser fermées à toute division parcellaire).
Un règlement trop restrictif, adopté au nom de la préservation d'un cadre de vie perçu comme menacé, peut ainsi geler durablement les droits à bâtir d'un quartier pavillonnaire tout entier, privant les propriétaires vieillissants de la possibilité d'adapter leur logement, de valoriser leur patrimoine ou de transmettre un terrain à bâtir à leurs enfants, une mise sous cloche du tissu existant qui reporte en réalité la pression de la demande sur d'autres secteurs moins protégés, ou renchérit le foncier disponible au détriment des ménages les moins solvables.
Concevoir un projet dans un secteur déjà bâti implique enfin des paramètres et une complexité sensiblement supérieurs à ceux d'une construction sur un lot en extension urbaine. Le concepteur doit composer avec les vues depuis et vers les propriétés voisines, la réglementation d'urbanisme existante, les conditions d'accès et de desserte, les usages effectifs du bâti existant, les ombres portées entre constructions, ou encore l'intégration patrimoniale et paysagère du projet dans un environnement déjà façonné par plusieurs générations de propriétaires. Cette complexité est encore accrue dans les secteurs à enjeux particuliers (patrimoine protégé, servitudes, sensibilité architecturale ou paysagère), qui appellent un accompagnement mené avec des précautions spécifiques et une exigence de qualité renforcée. Elle explique que l'accompagnement de la densification douce ne puisse relever d'une simple compétence architecturale traditionnelle, mais suppose une ingénierie élargie, mêlant compétences patrimoniales, financières, réglementaires et relationnelles.
Les toutes premières expérimentations BIMBY, menées en 2010 au Tremblay-sur-Mauldre dans les Yvelines, ont été l'occasion d'apprendre, par l'échec, les règles à respecter pour engager le dialogue avec une multitude de petits propriétaires. Une première erreur a consisté à repérer sur plan les parcelles jugées les plus pertinentes et à y dessiner des hypothèses de projet avant tout contact avec leurs propriétaires : rendues publiques, ces esquisses ont suscité la crainte d'une expropriation et provoqué une pétition unanime des habitants du secteur ciblé. Une seconde erreur a consisté à débattre publiquement, lors d'une réunion collective, de projets qui touchent à la sphère la plus intime du patrimoine familial (division d'un terrain pour financer les études d'un enfant, recomposition d'un plain-pied pour les vieux jours , provoquant cette fois une réunion houleuse et improductive).

De ces deux échecs est née la méthode aujourd'hui déployée par Villes Vivantes, structurée en amont dans certains cas par une étude préopérationnelle. Celle-ci commence par une lecture fine du territoire : analyse du marché immobilier et des flux de transactions, cartographie des filières de construction (promotion, lotissement, autopromotion), et analyse de la structure du parc secteur par secteur - part de propriétaires occupants, taux de vacance, profil d'âge des propriétaires. Le territoire est ensuite lu par « cadres de vie » - lotissement compact, faubourg urbain, maison de village jardinée, esprit avenue, corps de ferme villageois, chacun caractérisé par un indice de facilité d'activation croisant la faisabilité technique et économique du secteur avec l'opportunité stratégique qu'il représente au regard des priorités politiques de la collectivité. Cette lecture par cadres de vie permet aux élus de se représenter concrètement, à travers des exemples réels, ce que produit la densification douce dans chaque contexte morphologique, avant même le lancement de l'expérimentation.
L'analyse est complétée par des rencontres avec les professionnels locaux de l'immobilier et de la construction, agents immobiliers, notaires, constructeurs, artisans, architectes, établissements bancaires, organisées sous forme de petits-déjeuners de l'immobilier, qui permettent d'affiner les conclusions tirées des données et de tisser des relations utiles pour la phase opérationnelle. Vient enfin le contact direct avec les propriétaires eux-mêmes, sous la forme d'entretiens individuels d'impulsion, proposés à l'ensemble des propriétaires d'un secteur ou d'une commune, souvent à l'occasion de la révision du document d'urbanisme, dans un cadre de réflexion partagée sans engagement d'aucune des parties. Lors de la première expérimentation de cette nature, 70 propriétaires se sont présentés à ces entretiens et 50 d'entre eux ont dessiné, en direct avec un architecte et à l'aide d'une modélisation 3D en temps réel, des scénarios représentant à eux seuls davantage de logements que les besoins de la commune pour les dix années suivantes.
Au-delà du seul entretien initial, l'ingénierie de Villes Vivantes accompagne chaque porteur de projet jusqu'à la réalisation, en abordant successivement les dimensions patrimoniales, financières (notamment l'accès au crédit), architecturales, réglementaires, urbaines, paysagères et familiales, ainsi que les impacts du projet pour le voisinage et le recueil de son assentiment. Cette ingénierie est financée par la collectivité partenaire et rémunérée en fonction des résultats obtenus, définis par les objectifs propres à chaque territoire. L'expérience des opérations déjà conduites montre que l'effet de levier obtenu est très significatif : un euro investi par la collectivité dans l'ingénierie d'accompagnement génère plus de dix euros de travaux privés, ce qui permet un pilotage fin de l'orientation donnée aux scénarios encouragés (accueil de nouveaux ménages, réponse au vieillissement, production de petits logements abordables) sans jamais retirer au porteur de projet la maîtrise de sa décision finale.
Pour éviter que le document d'urbanisme ne constitue le verrou décrit plus haut, l'étude préopérationnelle procède d'abord à un repérage précis, à l'échelle de la parcelle, des règles effectivement bloquantes pour chaque cadre de vie identifié (distances aux limites, stationnement, gabarits, CES, fermeture des zones AU à la division) et formule des recommandations d'évolution cohérentes avec les objectifs de la collectivité. Ce travail parcellaire, croisé avec le zonage et le règlement graphique et littéral existants, est seul en mesure d'identifier avec précision les secteurs où un ajustement réglementaire est utile, et ceux où les règles en vigueur sont déjà favorables.
Villes Vivantes mobilise ensuite une palette d'outils réglementaires complémentaires aux processus classiques de maîtrise foncière. Le règlement à modèles, issu de l'article 171 de la loi ALUR de 2014 et fondé sur les articles R.151-10, R.151-11 et R.151-12 du Code de l'urbanisme, permet à un secteur de fonctionner sur une bibliothèque de modèles d'implantation illustrés, à égalité de rang normatif avec les articles écrits traditionnels, exprimant positivement ce que la collectivité souhaite voir advenir plutôt que de se limiter à des interdictions. Le coefficient d'emprise au sol échelonné pondère les droits à bâtir selon la taille du terrain plutôt que par un pourcentage fixe, évitant à la fois de bloquer les parcelles modestes et d'ouvrir des droits disproportionnés sur les grandes unités foncières. Le coefficient de biotope par surface qualifie les espaces libres de construction selon leur contribution écologique réelle, tandis que les règles de prospect, qui encadrent conjointement hauteur et distance aux limites séparatives, sécurisent l'insertion de gabarits plus élevés sur les axes stratégiques. Les orientations d'aménagement et de programmation, enfin, permettent à la collectivité d'exprimer une intention (vocation, niveaux de densité, organisation des espaces publics) opposable en compatibilité, sans devoir en assumer la maîtrise d'ouvrage.

L'étude préopérationnelle débouche sur la constitution de scénarios de calibrage du futur dispositif : plusieurs options d'intensité d'intervention sont proposées, chacune associée à un taux de transformation attendu, c'est-à-dire à la proportion de porteurs de projets rencontrés susceptibles de concrétiser leur projet dans un délai donné. Ce calibrage s'appuie sur les taux d'activation différenciés par cadre de vie identifiés dans l'analyse de potentiel : certains secteurs activables rapidement, dès le lancement du dispositif, à hauteur de 0,5 % du parc par an ; d'autres nécessitant un travail préalable plus long de montée en confiance avec les habitants, activés progressivement sur les trois premières années d'expérimentation. Ces calibrages sont mis en perspective avec les objectifs des documents cadres (SCoT, PLU, PCAET) pour déterminer la part contributive de la future expérimentation à leur atteinte, et constituent la base du cadre contractuel entre la collectivité et l'opérateur d'ingénierie, fondé sur une rémunération au succès.
Le pilotage intègre également, dès la phase préo pérationnelle, une dimension de mobilisation politique locale : l'identification, parmi les élus du territoire, de ceux prêts à s'impliquer activement dans la promotion du dispositif auprès de leurs administrés. Ces élus ambassadeurs, dont la légitimité locale et la connaissance fine du tissu social ne peuvent être remplacées par aucune communication institutionnelle, jouent un rôle déterminant dans le lancement de l'expérimentation, parfois complété par des visites croisées auprès de porteurs de projets d'autres territoires déjà engagés. Enfin, l'exemple de Morlaix Communauté illustre l'intérêt d'une coordination fine entre dispositifs plutôt que leur fusion en un guichet unique généraliste : l'opération BIMBY-BUNTI y a été pilotée en parallèle d'une OPAH-RU et d'une OPAH communautaire, chaque dispositif attirant, par la spécificité de son offre, un public différent, avec des passerelles organisées pour qu'un porteur de projet orienté vers le mauvais guichet n'ait jamais à réexpliquer sa situation. Cette coexistence organisée a permis de faire éclore 600 projets de logements en dix-huit mois, dont près de quarante avaient déjà abouti au moment du bilan.
Sources